Rhoda Scott est née aux Etats-Unis. Elle est la fille d'un pasteur itinérant et a vécu ses premières expériences musicales en accompagnant les gospels et les negro-spirituals dans des petites églises noires de la côte Est des Etats-Unis. Très rapidement, Rhoda Scott se fait remarquer pour son talent d'organiste et de vocaliste. Elle rentre dans la célèbre école de musique "Manhattan School of Music" de New-York, dont elle sort à 25 ans, grand prix du conservatoire avec mention spéciale. Après un bref séjour dans l'orchestre de Count Basie à Harlem, elle vient terminer ses études de contrepoint et d'harmonie en France au conservatoire de Fontainebleau, avec Nadia Boulanger, réputée pour ses compétences pédagogiques.
A la fin des années 1960, Eddy Barclay, toujours à l'affût de nouveaux talents, lui propose de signer ses premiers contrats discographiques. A ses débuts, Rhoda Scott surprend tout le monde en jouant de l'orgue pieds nus et cette particularité lui vaut le surnom de "the Barefoot lady". (d'autres organistes, surtout ceux spécialisé dans le répertoire populaire suivront son exemple et joueront régulièrement pieds nus).
Rhoda Scott se permet avec une certaine grâce et une certaine joie de combiner les thèmes qui sont typiquement jazz, blues ou religieux. Douée d'une excellente mémoire musicale, elle compose la majeure partie de son répertoire selon son inspiration du moment et surtout selon la réaction du public, n'hésitant pas à commenter par des explications savoureuses les morceaux qu'elle interprète. Même si ses origines sont américaines, ses attaches sont bien françaises et ses tournées l'amènent souvent à se produire sur les scènes du jazz hexagonal.
Au milieu des années 1960 à la télévision française (l'O.R.T.F), les deux seuls organistes que les téléspectateurs pouvaient voir dans les émissions de variété (genre le "Palmarès de la chanson" ou "36 Chandelles") était Pierre Spiers (aussi pianiste) et Rhoda Scott.
Autant le dire tout de suite, pour ses 2 musiciens avoir la primeur de passer sur l'unique chaîne française à une heure de grande écoute ne se refusait pas. L'image de Rhoda Scott jouant pieds nus (les plans des caméras insistaient souvent sur ses pieds) avait marqué mon esprit d'enfant et aujourd'hui encore, j'en garde un souvenir assez précis. Avant que je ne commence à étudier le piano, l'orgue représentait à mes yeux le modernisme (le synthétiseur n'avait pas encore fait ses preuves et restait un instrument obscur pour la grande majorité des musiciens).
L'orgue Hammond était l'instrument privilégié des jazzmen, avant que les musiciens de rock ne l'imposent à leur tour, quelques années plus tard. Sa sonorité tranchait sur le piano que je ne connaissais personnellement qu'à travers la musique classique. La façon dont Rhoda Scott jouait sur l'orgue (à l'époque je ne comprenais rien à sa musique, mais la magie des rythmes, des sons agissait en moi), les mouvements de ses mains qui percutaient les claviers, qui tiraient sur les registres, les boutons poussoirs, le pied gauche qui n'arrêtait pas de bouger de gauche à droite sur le pédalier, tout ce débordement d'énergie m'avait donné un profond désir d'apprendre l'orgue.
A cette époque, trouver un professeur de musique jazz dans une petite ville de province relevait du parcours du combattant, alors l'orgue Hammond, n'en parlons pas !
La seule solution qui s'offrait à moi était d'apprendre l'orgue d'église, mais j'avais déjà compris du haut de mes dix ans que ce n'était pas la même chose … surtout au niveau du son ! Faute de pouvoir trouver un professeur d'orgue jazz, c'est sur le piano que mes doigts se posèrent en premier … mais en gardant toujours à l'esprit, le désir de jouer sur un orgue, un jour ou l'autre.
Ce que la plupart des gens retiennent de Rhoda Scott, c'est son jeu les pieds nus sur le pédalier, impressionnant certes, mais réducteur, quand on sait que sur un orgue les difficultés techniques ne manquent pas : jouer des 2 mains, des 2 pieds, modifier les sonorités… et chanter en plus … eh oui ! car Rhoda Scott chante également. Voilà pour moi, une certaine idée du sommet de la technique de l'indépendance.
Le premier disque de Rhoda Scott que j'ai eu en ma possession était "Come Bach to me (1970)" et il reste aujourd'hui, un de mes albums préférés. Ce disque est assez singulier dans sa carrière puisqu'il mélange plusieurs styles de musique. Sont présent des extraits de grands thèmes classique comme l'adagio de la "sonate au clair de Lune" de Beethoven ou "la symphonie du nouveau monde" de Dvorak, du rythm'n blues avec "Dock on the bay" (O. Redding / S. Cropper), du gospel avec "The preacher" (H. Silver) ou du jazz soul avec "Moanning" (B. Timmons).
C'est le genre de disque fourre-tout très à la mode à cette époque, indigeste pour certains et adulé par les autres. Comme c'est souvent le cas dans la plupart des disques de Rhoda Scott, seul un batteur l'accompagne (ici Felix Simtaine) ; pas besoin de bassiste … puisque ce sont ses pieds sur le pédalier qui tiennent ce rôle.
C'est la maîtrise technique, la virtuosité, l'inventivité alliées à une parfaite connaissance des possibilités sonores de l'instrument qui m'a toujours séduit chez elle ; comme sa façon de changer souvent de registre en plein milieu de solo (cette approche technique est sur ce plan très différente de Jimmy Smith, qui a tendance à garder un son et à le tenir jusqu'au bout). Rhoda Scott est peut-être l'organiste qui a le mieux réussi à révéler les nombreuses possibilités de l'orgue Hammond.
Aujourd'hui l'orgue Hammond ou l'orgue jazz à une connotation "ringarde", une image d'instrument dépassé face à la technologie du synthétiseur. En France, l'instrument a toujours du mal à se renouveler, à trouver un nouveau répertoire. Il est à l'abandon et il n'a pas, contrairement à l'accordéon, une estime populaire ancrée dans la tradition, il ne fait pas partie du patrimoine culturel français. Il reste avant tout, pour beaucoup de personnes, un instrument lié à l'église et à la foi.
par Elian Jougla (2005)